IMG 9825

Entre le col et l’eau : une route vers Pangong

Entre souffle et azur

Par Sidonie Morel

Leh, avant que le moteur ne démarre

Métal du matin et premières décisions pratiques

À Leh, le départ est rarement spectaculaire. Le plus souvent, c’est une petite suite de vérifications faites dans une cour froide : le coffre soulevé, la roue de secours tapotée, une bouteille d’eau pesée dans la main comme si le corps savait déjà qu’il en aura besoin. La voiture est généralement un taxi blanc ou une Innova qui a parcouru cet itinéraire trop de fois pour faire semblant qu’il est nouveau. Le chauffeur bouge calmement, sans cérémonie. Votre sac est posé là où il ne glissera pas sur le bitume abîmé. Une couverture peut être pliée sur la banquette arrière ; non pour le confort, mais parce que l’air au-dessus du col peut devenir mordant même en plein soleil.

C’est ici que le road trip de Leh au lac Pangong commence à révéler sa véritable forme : non pas comme une « excursion à la journée », mais comme une chaîne de seuils. Le premier n’est pas Chang La, ni le lac. C’est l’instant où vous acceptez que la journée sera gouvernée par la route, l’altitude et de petites autorisations. Si vous voyagez en saison, on vous demandera des copies de votre Inner Line Permit ; si vous voyagez hors saison, on vous demandera si le col est ouvert, tout simplement. Même lorsque tout est en règle, il y a dans le trajet un léger rythme administratif — des photocopies dans un dossier, des noms épelés clairement, un stylo qui circule dans la voiture aussi naturellement qu’un paquet de biscuits.

Beaucoup de visiteurs font ce qui est raisonnable et passent du temps à Leh avant de monter plus haut. La ville se tient au-dessus de 3 500 mètres, ce qui suffit déjà à rendre une marche rapide étrangement délibérée. Les premiers jours peuvent être peu glamour : un mal de tête au petit-déjeuner, une montée d’escaliers plus lente, un nouveau respect pour le rythme de la vie locale. Le matin du départ, vous voyez les effets de cette acclimatation de petites façons. Les personnes qui ont attendu un jour ou deux parlent normalement, rient sans s’arrêter pour reprendre leur souffle, et boivent le thé comme si ce n’était que du thé. Celles arrivées la veille au soir, en revanche, restent souvent très immobiles, fixant la route devant elles comme si on pouvait la négocier à la seule force de la volonté.

Devant la grille de l’hôtel, Leh est déjà réveillée. Les rideaux métalliques des boutiques se lèvent. Un chien traverse la route avec l’assurance de quelqu’un qui sait que la circulation hésitera. Dans la lumière, les bords de la ville sont visibles : de bas murets de terre et de pierre, des peupliers, et au-delà, ces pentes pâles et dures qui font passer la végétation pour une idée après coup. Le chauffeur parle peu, peut-être pas du tout. Le moteur chauffe. Le premier tour de clé n’est pas un commencement au sens romantique, mais c’est un signal net : à partir de maintenant, la journée sera décidée par ce que la route autorise.

La ville s’efface, et le plateau prend le relais

Laisser derrière soi l’oxygène ordinaire

IMG 9826
La première heure en quittant Leh peut sembler presque familière : des panneaux, de petits étals au bord de la route, quelques grappes de maisons. Puis le monde construit se raréfie, et le paysage commence à s’imposer avec une fermeté qu’il est difficile d’ignorer. La lumière ici n’est pas douce. Elle frappe la pierre et la poussière sans beaucoup de tendresse, et l’air a une sécheresse qui se pose au fond de la gorge. Par la fenêtre, la surface du sol paraît travaillée par le vent et l’eau plutôt que par les gens : du gravier lâche, du sable pâle, et parfois un ruban de vert le long d’un ruisseau où les saules s’accrochent.

L’intérieur de la voiture devient son propre microclimat. Le soleil réchauffe les vitres ; le plancher reste froid. Un foulard remonte sur le visage, puis redescend. Quelqu’un ouvre un bonbon ou un morceau de fruit séché et l’odeur change brièvement l’air dans l’habitacle — abricot, sucre, plastique — avant que la route ne s’impose de nouveau. Les conversations, lorsqu’elles existent, sont pratiques : combien de temps jusqu’au col, si l’échoppe à thé est ouverte, si la route est meilleure cette année. Quand la route commence à monter, les voix deviennent souvent plus basses. Ce n’est pas de la révérence. C’est la respiration.

Il y a des portions où l’asphalte tient bon et la voiture ronronne à vitesse régulière. Puis, sans prévenir, la surface se brise en gravier rafistolé et nids-de-poule qui obligent le chauffeur à un slalom attentif. Ce changement de texture est l’un des motifs récurrents de l’itinéraire. Le road trip de Leh au lac Pangong est souvent décrit comme « une route », mais ce n’est pas une route lisse à l’européenne. C’est une négociation. Vous le sentez dans la façon dont votre épaule heurte la portière dans les virages serrés, dans la bouteille qui roule puis est rattrapée, dans la main d’un passager qui se pose un instant sur le siège de devant quand la voiture plonge dans une section rude.

Dehors, la circulation mélange véhicules locaux, taxis de touristes et camions militaires. La présence de l’armée n’est pas un simple arrière-plan ici ; elle fait partie de la réalité visible de la journée. Les convois avancent avec une certaine force, et les voitures privées cèdent vite. Par moments la route se réduit à une seule voie, et la patience devient moins une vertu qu’une tactique de survie. La poussière s’élève derrière les véhicules et reste suspendue, accrochant la lumière. Quand vous vous arrêtez — pour laisser un moteur refroidir, ou pour prendre une photo — la poussière se dépose sur vos chaussures et sur les bas de pantalon en une fine couche qui ressemble presque à de la poudre sur la peau.

Checkposts et brefs rituels de passage

Les checkposts arrivent sans drame : une barrière, un portail, un petit bâtiment, un homme en uniforme qui sait exactement combien de voitures passeront aujourd’hui et combien de temps cela doit prendre pour les inscrire. On tend les papiers. Les noms sont recopiés dans un registre. Le processus est généralement poli, efficace, légèrement impersonnel, comme si le paysage lui-même avait appris aux hommes à économiser l’effort. Il y a souvent un moment d’attente où l’on regarde les montagnes devant soi et où l’on comprend que la route n’est pas la seule ligne qu’on gère ici.

Pour les voyageurs, ces arrêts peuvent ressembler à des interruptions. Pour l’itinéraire, ils font partie de sa structure. La voiture avance, puis s’immobilise. Le corps remarque l’immobilité. Quelqu’un étire ses doigts ; quelqu’un resserre une veste. Le chauffeur peut sortir pour parler avec un autre chauffeur, une conversation portée davantage par le ton que par le contenu. La barrière se lève, et la voiture repart. Cette alternance — mouvement et arrêt — façonne la journée autant que l’altitude.

Il vaut la peine d’observer ce qui se passe dans la voiture après chaque checkpost. La concentration du chauffeur se resserre. Les passagers se taisent souvent. La route se met à grimper avec plus d’insistance, et l’environnement ressemble moins à une vallée qu’à un couloir de roche. Vous dépassez des drapeaux de prière attachés à des perches ou tendus entre des pierres, leur tissu fouetté en rubans effilochés par le vent. Vous passez près de petits chortens ou de tas de pierres qui suggèrent que l’on marque cette route depuis longtemps, bien avant qu’elle ne devienne un itinéraire touristique. Ce n’est pas décoratif. C’est la manière humaine de se comporter quand un paysage est plus grand que ses projets : on laisse de petits repères, on formule de petites demandes.

Chang La : le col qui serre tout

Murs de neige, air mince, et économie des gestes

IMG 9828
Chang La est souvent présenté par un chiffre — environ 5 360 mètres — et ce chiffre n’est pas là pour se vanter. C’est l’explication la plus simple de la raison pour laquelle les gens sortent de la voiture et se mettent aussitôt à bouger autrement. Les pas deviennent plus courts. Les gestes se font économes. Un sac léger paraît plus lourd que prévu. Un rire s’arrête plus tôt. L’air a une morsure qui n’est pas seulement le froid ; c’est aussi la sécheresse de l’altitude, la façon dont l’humidité semble quitter le corps plus vite qu’on ne peut la remplacer.

En haut, il y a souvent de la neige même quand Leh est lumineux et sec. Les congères sont repoussées par les bulldozers en sortes de murs grossiers, grisés par la poussière et les gaz d’échappement. Le sol est irrégulier, tassé, glissant. Le col n’est pas un belvédère net ; c’est un lieu de travail. Les véhicules se rangent, les moteurs tournent au ralenti, et les gens descendent pour regarder le panneau indiquant l’altitude. Il y a des drapeaux de prière, toujours — en couches épaisses, claquant à une vitesse qui fait du tissu un outil plutôt qu’une décoration. Le vent peut être brutal. Il appuie sur les oreilles. Il rougit vite les joues. Si vous restez dehors trop longtemps, vos doigts perdent leur assurance sur la fermeture éclair d’une veste.

On trouve généralement du thé : sucré, lacté, servi dans de petits gobelets qui réchauffent la main. Parfois des nouilles instantanées. L’odeur de carburant, de laine humide et d’huile de friture se mélange dans l’air. Ce n’est pas un « café de montagne » au sens européen ; c’est une pause de survie. On boit vite, on photographie vite, et l’on remonte en voiture avec l’urgence calme de ceux qui comprennent, même sans qu’on leur dise, que ce n’est pas un lieu où s’attarder. Le chauffeur observe. Les chauffeurs observent toujours. Ils savent qui souffre et qui a seulement froid.

Les cols élevés créent un type particulier de camaraderie entre inconnus. On échange de petits conseils sans qu’on les demande : buvez de l’eau, ne courez pas, allez-y doucement. Quelqu’un propose une place assise à une personne qui vacille. Un jeune homme s’assoit sur un muret et fixe ses chaussures, comptant son souffle. Un couple pose devant le panneau puis se tient silencieux, le corps manifestement plus sollicité que ne le laisse croire le sourire. À Chang La, le corps n’est pas une affaire privée. Il se voit.

Le col comme charnière dans la journée

Du siège du chauffeur, Chang La est moins une destination qu’une charnière. C’est le point où le caractère de la route bascule. La montée exige de l’attention — virages serrés, plaques de glace, sections cassées ou ravinées. La descente réclame un autre soin : freins, contrôle de vitesse, gravier imprévisible. Au col, on sent cette transition avant même que la route ne plonge. Le moteur change de tonalité. Les mains du chauffeur se posent sur le volant avec une stabilité particulière.

Si le temps tourne, Chang La est l’endroit où la journée peut soudain devenir précaire. Les nuages peuvent arriver vite, apportant neige ou grésil qui changent la visibilité et l’adhérence. Même sans tempête, la lumière peut être assez dure pour vous tromper sur le froid. Quand le vent se lève, il soulève du grit qui pique les yeux. On plisse, on se tasse, on remonte le col. Le col a une façon de dépouiller le voyage de tout théâtre. Il impose la fonction.

Et pourtant, malgré sa rudesse, Chang La offre aussi une certaine clarté. Le paysage se réduit : roche, neige, ciel, drapeaux. Les distractions sont minimales. Le sens de la route devient évident. C’est une ligne tracée à travers un endroit qui n’en a pas besoin. Pendant quelques minutes, la plupart des voyageurs cessent d’essayer d’interpréter ce qu’ils voient. Ils l’enregistrent simplement : le claquement des drapeaux, le froid à travers les semelles, le souffle audible comme il ne l’est pas plus bas. Puis ils retournent à la voiture, et la journée continue avec un respect renouvelé pour la distance qui reste.

Descendre vers Tangtse, là où le monde s’adoucit

Soulagement dans les mains, chaleur par petits degrés

Après Chang La, le premier changement se sent souvent dans les doigts. Ils cessent de picoter. Ils retrouvent des gestes plus sûrs. La route descend vers un paysage moins aiguisé par l’altitude et plus ouvert à la présence humaine. Tangtse apparaît comme un éparpillement de bâtiments, quelques échoppes, une ligne d’activité au bord de la route qui semble presque domestique après le col. Il peut y avoir un petit endroit où l’on vend du thé, des biscuits et des fournitures de base. L’odeur d’huile de cuisson et d’épices peut dériver jusqu’à la route. Une bouilloire siffle. Quelqu’un balaie toujours la poussière d’un seuil, un geste parfaitement logique ici où chaque véhicule apporte sa couche.

La pause à Tangtse n’est pas obligatoire, mais beaucoup de voitures s’arrêtent. C’est un réajustement instinctif. On dégourdit les jambes. Les chauffeurs parlent entre eux, comparent l’état de la route plus loin. Dans la voiture, quelqu’un peut vérifier son téléphone pour la première fois depuis des heures, pour découvrir que le réseau est capricieux. La route vous a tiré hors du monde connecté, sans drame ; elle a simplement retiré le signal.

À partir d’ici, le paysage s’élargit. La vallée s’ouvre en longues perspectives où le sol semble brossé à plat par le vent. La route peut être trompeusement simple — des lignes droites qui invitent à accélérer — puis soudain brisée par des passages rugueux qui secouent la voiture. La texture du trajet reste inégale, et cette inégalité fait partie de ce qui rend l’arrivée à Pangong méritée. Vous ne glissez pas vers lui. Vous y êtes porté sur une surface qui ne cesse de rappeler qu’elle est provisoire.

Pauses au bord de la route : pierres, ravins, et le travail silencieux du regard

Il existe, sur l’approche, des moments où la voiture ralentit non à cause du trafic ou d’un checkpost, mais parce que la vue l’exige. Une crête s’effondre pour révéler une vaste plaine. Une ligne d’eau apparaît — un ruisseau, un chenal — scintillant brièvement. Les montagnes changent de couleur : du gris au brun, puis à un rouge qui semble cuit dans la roche. En plein soleil, la terre peut paraître presque délavée. À l’ombre, elle gagne de la profondeur et une richesse sourde.

Certains voyageurs traitent ces instants comme des arrêts-photo. D’autres regardent simplement. La différence compte. Les photos ont tendance à compresser l’itinéraire en quelques images dramatiques — panneau du col, drapeaux de prière, eau turquoise. Mais l’expérience réelle d’aller de Leh à Pangong est faite de longues heures à l’intérieur d’un véhicule en mouvement, à regarder un paysage qui se répète et se modifie par petites touches. Elle est faite du bruit des pneus sur des surfaces alternées, de la crispation du corps quand la route tombe, du foulard qu’on ajuste sans cesse parce que l’habitacle chauffe et refroidit de façon imprévisible.

Au bord de la route, on voit parfois de petites preuves de la façon dont les voyageurs s’adaptent : bouteilles en plastique abandonnées, emballages coincés entre des pierres, trace de pneu là où un véhicule s’est garé trop vite. Cela vaut la peine de le remarquer parce que cela fait partie de la réalité du lieu — non comme une leçon de morale, mais comme un fait. Pangong est devenu populaire, et la popularité laisse des traces. Dans la voiture, on sent la tension entre le désir de voir et la responsabilité d’être là. La plupart des gens se comportent bien. Certains non. Le paysage, indifférent aux intentions, recueille les preuves de la même manière.

Quand Pangong apparaît, il arrive comme une interruption

Première vue : couleur, échelle, et changement soudain de son

IMG 9829
Pangong s’annonce rarement par une révélation grandiose pensée pour les visiteurs. Il apparaît plutôt par fragments : une fine bande de couleur au-delà d’une bosse, un éclat de bleu presque artificiel contre la terre. Puis la bande s’élargit, et l’esprit doit réajuster son sens de l’échelle. Le lac est long, pris entre les montagnes, et sa surface accroche la lumière d’une façon qui fait varier la couleur d’une minute à l’autre. En plein soleil, il peut paraître pâle et opaque. Sous les nuages, il s’approfondit. Quand le vent le traverse, la surface se strie, et la couleur se casse en motifs qui ressemblent à un tissu brossé.

Les voitures s’arrêtent souvent près de la rive là où l’accès est le plus simple. Les portières s’ouvrent. On descend et l’on se tait, non parce qu’on vous l’a demandé, mais parce que le vent et l’espace font quelque chose de pratique au corps. Il fait plus froid ici que beaucoup ne l’imaginent. Le lac se tient au-dessus de 4 200 mètres, et l’air garde la même sécheresse qu’à Leh, maintenant aiguisée par l’eau. Le vent peut être constant. Il passe au travers des vêtements. Il porte une légère odeur minérale — eau, pierre, sel — mêlée au diesel des véhicules et, parfois, à la fumée d’une cuisine quelque part près des installations.

La rive n’est pas uniformément douce. Il y a des zones de sable, puis de pierres, puis des sections où une croûte de sel recouvre le sol. Sous les pieds, cela peut craquer. Le son est distinct — sec, cassant — comme si l’on marchait sur une glace très fine, alors que ce n’est pas de la glace. Les gens avancent avec précaution, regardant en bas, puis au loin, puis de nouveau en bas. Le lac exige une attention dans deux directions : vers l’extérieur, vers l’eau et les montagnes ; vers l’intérieur, vers ce sol qui peut surprendre.

Les jours chargés, l’élément humain est inévitable : touristes, vendeurs, file de véhicules, parfois un groupe qui pose. Les jours plus calmes, vous remarquez autre chose : un oiseau qui rase l’eau, le clapotis des petites vagues sur les pierres, la façon dont la lumière accroche les crêtes lointaines. On peut rester là et faire semblant que le lac est intact. On peut aussi regarder honnêtement et voir les signes de la visite. Les deux coexistent. Le lac les accueille sans commentaire.

Marcher le long de la rive : petits objets, petits gestes

Pour rendre Pangong lisible, il aide de marcher. Pas loin, pas vite. Juste assez pour s’éloigner de la plus forte densité de monde et laisser le lieu parler en sons plus fins. On commence à remarquer ce que les voyageurs apportent au bord du lac : thermos, écharpes, appareils photo à longue focale, paquets de snacks. On voit comment on gère le froid : mains au fond des poches, épaules relevées, bonnet tiré bas. On voit comment l’altitude façonne les gestes même quand personne ne parle d’altitude : mouvements plus lents, pauses plus longues, tendance à s’asseoir plutôt qu’à rester debout.

Certains ramassent des pierres et les posent sur des tas déjà là, ajoutant à l’architecture informelle du rivage. D’autres s’accroupissent et font glisser des doigts dans le sable, comme pour vérifier qu’il est réel. Les enfants courent puis s’arrêtent net, essoufflés d’une façon qui surprend leurs parents. Un couple européen — peut-être français, peut-être italien — reste le visage tourné vers l’eau, parlant doucement, les voix presque effacées par le vent. Un chauffeur garde un œil sur l’heure, non par impatience, mais parce qu’il sait à quelle vitesse Chang La peut changer plus tard dans la journée.

Il y a une discipline dans le fait de regarder. Pangong n’est pas un endroit à « conquérir » en un après-midi. Il demande une retenue plus facile à pratiquer quand on accepte les limites du jour. On voit cette retenue dans les meilleurs comportements : rester en retrait des zones fragiles, ne pas approcher la faune, ne pas traiter le lac comme un décor. On voit aussi l’inverse — des pas là où le sol semble se blesser facilement, des déchets jetés sans y penser. Le lac enregistre ces choix de façon simple : empreintes, croûte écrasée, petits plastiques vifs sur sol pâle.

Quand le vent monte, la surface du lac change vite. L’eau s’assombrit en bandes. De petites vagues apparaissent. La couleur devient moins « photogénique » et plus complexe, plus vraie. C’est dans ces moments, quand le lac refuse de jouer son rôle, qu’il paraît le plus convaincant. La route vous a amené à un endroit qui n’est pas arrangé pour votre confort. Le lac est simplement là, bougeant sous le temps qu’il reçoit, reflétant le ciel qu’on lui donne.

Le temps tourne, et le plateau reprend l’heure

Nuages, froid, et moment pratique du départ

En haute montagne, le temps ne s’annonce pas poliment. Il arrive. Un horizon net se voile d’une pellicule. La lumière change. Le vent tourne. On commence à tirer sur les cols, à rabattre les bonnets. Quelqu’un qui était joyeux devient silencieux, non par mélancolie mais par froid. La rive opposée du lac devient moins distincte. Des montagnes qui paraissaient nettes il y a une heure se fondent en silhouettes.

C’est là que les voyageurs les plus expérimentés prennent une décision souvent contre-intuitive : partir avant d’avoir « assez » vu. Non parce que Pangong devient moins intéressant, mais parce que le retour compte. Chang La n’est pas un col que l’on veut affronter tard, fatigué, avec un temps qui se dégrade. Les chauffeurs le savent. Ils regardent le ciel, la ligne de nuages, la façon dont la lumière s’est aplatie. Ils ne font pas de discours. Ils commencent simplement à se diriger vers la voiture avec l’autorité tranquille de ceux qui ont déjà vu des routes se fermer.

Il y a parfois une déception dans le groupe — une dernière photo, un dernier regard, une réticence à rompre le moment. Mais le lac ne disparaît pas quand vous partez. Il reste. Ce qui change, c’est votre relation à lui. En revenant, vous sentez le vent plus vivement. Vous remarquez à quelle vitesse votre peau se dessèche. Vous goûtez la poussière sur les lèvres. Le lac, au fond, n’est pas seulement une vue. C’est un ensemble de conditions : altitude, vent, lumière, froid. Vous avez été dedans quelques heures, et maintenant vous en sortez.

Pour certains, la journée inclut une nuit près du lac. Cela change entièrement le rythme : la lumière du coucher, la chute de température après la nuit, le vent qu’on entend dans l’obscurité, des infrastructures limitées qui vous rappellent ce que vous tenez pour acquis ailleurs. Pour d’autres — beaucoup d’autres — la visite est une très longue excursion, et l’arc pratique reste toujours le même : arriver, marcher, regarder, repartir. Si le ciel est limpide, vous restez plus longtemps. Sinon, vous partez plus tôt. Dans tous les cas, le lac vous demande d’accepter que le temps n’est pas entièrement à vous.

La route du retour : le même itinéraire, une autre histoire

Crépuscule, fatigue, et intimité des phares

Au retour, la voiture n’a plus la même sensation. Tout le monde a travaillé — respirer, se caler contre la route, rester alerte. La fatigue du corps n’est pas spectaculaire. C’est une lourdeur discrète dans les épaules, une chaleur gagnée quand on s’adosse au siège. Les conversations reprennent brièvement, puis s’éteignent. On boit l’eau plus consciemment. Un paquet de biscuits s’ouvre encore. Quelqu’un vérifie un compagnon : ça va, tu veux t’arrêter, tu te sens mal. Ce sont des questions ordinaires, et en altitude elles comptent.

La lumière change vite. La couleur chaude de fin d’après-midi peut basculer en quelques minutes vers un ton plus froid qui rend le paysage sévère à nouveau. Les ombres s’allongent sur la route. Les montagnes reprennent leur autorité. Tangtse repasse en sens inverse, désormais familier. Les checkposts reviennent, les mêmes registres, la même barrière. Il y a cette sensation étrange d’être reconnu par l’itinéraire lui-même. Vous êtes déjà passé une fois ; vous repassez, et la route semble vous mesurer autrement.

Chang La au retour peut sembler plus dur. Pas toujours, mais souvent. Vous êtes fatigué. Moins curieux. Vous voulez retrouver Leh, son air plus doux, son thé facile. Au col, les gens bougent encore plus vite qu’au matin. Ils descendent, regardent les drapeaux, prennent peut-être une dernière photo, puis remontent. L’échoppe à thé, si elle est ouverte, redevient un lieu de travail : gobelets alignés, vapeur, mains serrées autour de la chaleur. Le vent ne s’adoucit pas parce que vous êtes déjà venu. C’est le même vent. Ce qui change, c’est votre capacité à l’endurer.

Quand la nuit tombe, les phares créent un monde étroit : une bande de route, le bord du gravier, un reflet de balise. La concentration du chauffeur devient visible dans sa posture. Il se penche légèrement en avant. Il scrute les véhicules en face, les animaux, les plaques de glace inattendues. Les passagers regardent le chauffeur, et dans ce regard une confiance se forme vite quand on a passé une journée ensemble dans un endroit où la route ne pardonne pas. Quand vous redescendez enfin vers une altitude plus basse, vous le sentez sans avoir besoin de le nommer. La respiration devient plus simple. L’habitacle paraît plus chaud. La journée desserre sa prise.

De retour à Leh, l’arrivée est anticlimatique, au meilleur sens du terme. Lampadaires, virages familiers, petites boutiques encore ouvertes. La voiture s’arrête, la portière s’ouvre, et vous descendez dans un air qui, soudain, paraît généreux. La route vers Pangong est terminée, mais elle ne s’évapore pas. La poussière reste sur vos chaussures. Le goût léger de l’altitude reste dans la bouche. Si vous videz vos poches, vous trouvez peut-être une copie froissée de permis, un ticket de thé, une petite pierre ramassée sans y penser. Ce ne sont pas des souvenirs au sens propre et bien rangé. Ce sont les preuves d’une journée passée entre col et eau, sur un itinéraire qui demandait de l’attention et qui l’a récompensée par un lieu qui refuse d’être simplifié.

Sidonie Morel est la voix narrative derrière Life on the Planet Ladakh,
un collectif de récits explorant le silence, la culture et la résilience de la vie himalayenne.