Quand l’eau fixe les règles : des journées de permaculture au Ladakh
Par Sidonie Morel
Un endroit où l’eau arrive comme un horaire, pas comme un décor
Des courses du matin mesurées en kilogrammes

Au Ladakh, l’eau s’annonce par son poids. Un jerrican n’est pas une unité abstraite ; c’est vingt litres serrés contre le corps, le plastique mordant la paume là où l’anse se resserre. La journée commence avec des contenants — des seaux métalliques aux bords cabossés, une bouilloire réservée à l’eau potable, une petite bouteille gardée à part parce que quelqu’un dans la maison insiste : elle « reste propre ». L’ordre domestique est visible : un coin pour les récipients qui touchent la cuisine, un autre pour ceux qui touchent la lessive, un troisième pour ceux qui sortent et reviennent avec de la poussière le long de leurs jointures.
Le premier mouvement est toujours le même : une porte qu’on déverrouille, des chaussures qu’on enfile sans cérémonie, le trajet le plus court tracé vers un robinet ou un point partagé. Dans certains endroits, la source est assez proche pour multiplier les allers-retours ; dans d’autres, elle impose de prévoir, et la cour devient une zone de départ où les contenants attendent en rang. La file, quand il y en a une, est silencieuse et vive. Chacun arrive avec le nombre exact de récipients qu’il compte remplir. Personne ne vient les mains vides « juste pour voir ». Quand le débit faiblit, il n’y a pas de drame, seulement un recalcul : un deuxième passage plus tard, moins de lavage aujourd’hui, une théière mise en route après avoir assuré l’eau de cuisson.
C’est ici que le sujet commence, sans l’ornement d’un manifeste. La permaculture au Ladakh démarre au seuil, avec un foyer qui décide à quoi sert l’eau, et dans quel ordre. La question de design n’est pas philosophique. C’est la même question répétée sous de petites formes : qu’est-ce qui doit arriver aujourd’hui, qu’est-ce qui peut attendre, qu’est-ce qu’on peut faire avec la moitié, qu’est-ce qu’on peut faire avec une eau qui a déjà servi une fois.
Poches de gel, pièges à soleil et première leçon d’observation

Le désert froid n’est pas uniforme. Vous pouvez faire vingt pas et trouver une autre vérité. Une bande d’ombre au pied d’un mur garde une plaque de glace bien après que le reste de la cour s’est assoupli. Un angle bas recueille de l’eau de fonte pendant quelques heures, puis devient boue, puis poussière. Une ligne de peupliers casse le vent et change la vitesse à laquelle le linge sèche. Une dalle de pierre sombre se réchauffe plus tôt que la terre nue. Ce ne sont pas des anecdotes ; c’est la matière première du design.
Ce que la permaculture appelle « observer et interagir » n’est pas un slogan ici, mais une discipline à la mesure du climat. Vous regardez où le givre persiste, parce que c’est là que les tuyaux cassent et que les eaux grises peuvent devenir un danger. Vous remarquez comment le vent arrive — des rafales de midi qui soulèvent le sable, des courants du soir qui se glissent sous les portes — parce que l’évaporation est implacable et qu’une bassine ouverte, c’est une perte. Vous apprenez la logique du soleil en hiver, quand il reste bas et que les longues ombres découpent le village en bandes étroites d’usage : ce côté de la ruelle se réchauffe, celui-là reste cassant.
Les gens au Ladakh pratiquent cette observation sans la nommer. La permaculture lui donne une structure. La première semaine dans une nouvelle maison peut être traitée comme un relevé : repérer où la neige s’accumule, où le toit relâche l’eau de fonte, où le ruissellement creuse un petit sillon dans la cour, où les traces du bétail ont déjà choisi la ligne la plus efficace. Avant d’acheter des matériaux, avant de bâtir un réservoir, avant de creuser quoi que ce soit, la terre offre une carte. La carte se dessine dans les motifs de fonte, les empreintes et la fine trace de limon là où l’eau s’est arrêtée un instant.
Des motifs aux détails : concevoir avec les zones et les secteurs
La cour comme Zone 1
Les lecteurs européens imaginent souvent la permaculture comme une « méthode de jardinage ». Au Ladakh, elle se lit plus simplement comme une organisation du foyer. La Zone 1 n’est pas romantique ; c’est le rayon quotidien du travail — la cour, la cuisine, le coin de stockage où l’on empile le combustible, l’endroit où l’on rince les seaux. Si un système échoue ici, il échoue dans la monnaie la plus chère : le temps et le dos.
Donc les premières décisions sont modestes. Où pose-t-on des contenants mouillés pour qu’ils égouttent sans transformer le passage en glace ? Où va l’eau de vaisselle en hiver, quand la jeter dehors peut créer une plaque gelée au matin ? Où peut-on garder une petite réserve d’eau pour qu’elle ne gèle pas la nuit, tout en la tenant loin du poêle et de la suie ? Ces questions tirent le design vers la proximité, l’ombre, l’abri et la routine.
L’accent mis par la permaculture sur les « solutions petites et lentes » devient une architecture pratique. Une étagère couverte pour les récipients compte davantage qu’un grand terrassement. Un couvercle sur une bassine réduit poussière et évaporation. Un simple support garde les contenants hors du sol pour que leurs fonds ne se fendent pas au froid. Si vous êtes tenté par une solution importée, la cour vous corrige vite : tout ce qui exige des remplacements constants, des pièces spécialisées ou un entretien délicat ne passera pas la brutalité de l’hiver.
Pensée en secteurs : soleil, vent, bétail et trajectoire de la fonte
Les secteurs sont les forces qui traversent un lieu, que vous le vouliez ou non. Au Ladakh, les secteurs les plus persuasifs sont la lumière, le vent et le mouvement saisonnier de l’eau elle-même. Le soleil peut devenir un allié quand on le capte — surfaces sombres près des murs, angles exposés au sud qui se réchauffent tôt, fenêtres qui laissent la lumière atteindre le sol où l’on s’assoit. Le vent, lui, est un voleur. Il prend la chaleur, il prend l’humidité, il apporte la poussière. Une haie, un muret ou une ligne d’arbres change tout sans se faire remarquer.
Puis il y a les secteurs qui appartiennent aux animaux et aux personnes. Le bétail ne respecte pas les schémas ; il respecte l’habitude. Ses chemins sont constants parce qu’ils économisent l’énergie, et ils deviennent des lignes compactées qui rejettent l’eau au lieu de l’absorber. Les raccourcis humains font pareil. Un nouveau point d’eau placé sans reconnaître ces trajets sera ignoré, ou il deviendra une irritation quotidienne que l’on contourne en silence. En permaculture, l’intégration compte : on conçoit pour que le mouvement soutienne le système au lieu de le combattre sans cesse.
La saison de la fonte ajoute un autre secteur : la ruée brève de l’eau quand la neige se libère. Les toits rejettent la fonte à des endroits précis ; le sol l’accepte de façon inégale. Une petite lèvre au bord d’un toit peut diriger le flux vers une bassine plutôt que vers une flaque aléatoire. Une rigole peu profonde peut le ralentir assez pour qu’il s’infiltre au lieu de s’enfuir. Dans les climats plus humides, ces ajustements peuvent sembler facultatifs. Au Ladakh, où l’année n’offre que de courtes fenêtres de générosité, les détails ne sont pas décoratifs — ils font la différence entre une terre qui garde l’humidité et une terre qui redevient poudre.
Captez et stockez : faire durer l’eau sans la forcer
Ruissellement de toit, jarres et dignité tranquille du stockage

« Capter et stocker l’énergie » paraît grandiose jusqu’au moment où l’on traduit cela en ce qu’un foyer peut réellement construire. Au Ladakh, les toits sont souvent le premier captage parce qu’ils sont déjà là. Quand l’eau de pluie ou de fonte arrive, elle arrive vite ; un toit peut la recueillir avant qu’elle ne disparaisse dans la poussière. Une gouttière simple, si elle résiste au froid et aux débris, peut guider l’eau vers un tonneau, une fosse couverte ou une cuve gardée à l’ombre. La clé n’est pas l’échelle. La clé, c’est la fiabilité et la propreté.
Le stockage n’est pas seulement une affaire de volume ; c’est aussi une affaire de séparation. L’eau potable suit un autre chemin que l’eau de lavage. L’eau pour les animaux peut rester dans des contenants plus robustes, tolérant le sable. L’eau de cuisson gagne à être couverte et à avoir une louche propre qui ne sort pas. Ces distinctions font déjà partie de la vie domestique ladakhie. La permaculture les valide comme des choix de design plutôt que comme des « manies ». Elle encourage aussi une question essentielle dans un désert froid : est-ce que le même stockage sert plus d’une saison, ou devient-il un problème quand il gèle ?
Une cuve qui gèle et se fissure n’est pas une solution. Une cuve qui reste utilisable grâce à son placement — un peu isolée, partiellement abritée, protégée du vent direct — devient un atout qui réduit le travail quotidien. Les meilleurs systèmes ici ont souvent l’air modestes : des récipients couverts, de petites citernes et des bassins protégés que l’on nettoie sans drame. Leur réussite se mesure à moins d’allers-retours d’urgence et moins d’eau renversée au seuil.
Infiltration avant accumulation
Dans bien des exemples de permaculture ailleurs, les mares et grandes masses d’eau sont célébrées. Le Ladakh demande une autre priorité : l’infiltration et la répartition. Si vous faites entrer l’eau dans le sol — lentement, sans danger, sans érosion — vous créez une réserve qui ne gèle pas en bloc inutilisable et ne s’évapore pas aussi vite qu’une surface ouverte.
C’est là que les terrasses, les micro-captages et un nivellement attentif comptent. Une petite levée de terre ou un bassin peu profond autour d’un arbre peut capter un flux bref et le laisser s’infiltrer près des racines. Un canal bordé de pierres peut guider l’eau sans transformer le passage en ravine. Une couche de paillage — paille, feuilles, même une matière organique grossière — réduit l’évaporation et protège la structure du sol. Les brise-vent font un travail comparable : ils ralentissent l’air et empêchent l’humidité d’être arrachée dès qu’elle arrive.
Rien de tout cela n’exige une transformation spectaculaire. Cela demande le principe que la permaculture répète sous des formes variées : viser d’abord la fonction, puis affiner la forme. Dans un verger ladakhi, on lit souvent l’histoire dans le sol lui-même : là où un bassin a gardé l’eau assez longtemps pour qu’un jeune arbre survive, là où un flux mal dirigé a sapé un chemin, là où une bande de terre compactée a refusé d’absorber quoi que ce soit. La terre tient les registres. Le travail du design consiste à les lire et à répondre.
Éthique sur le terrain : prendre soin de la Terre, prendre soin des gens, partager équitablement
Le sol comme un atout protégé, pas comme un décor
Prendre soin de la Terre devient très concret quand le sol est rare et facilement abîmé. Au Ladakh, la terre est souvent une chose mince, fabriquée — portée, compostée, amendée et gardée du vent. Une cour laissée nue peut perdre sa couche fine en une seule saison de rafales. Un champ trop arrosé au mauvais moment peut croûter, se fissurer et rejeter l’eau au lieu de l’accepter. Une petite erreur se répète au fil des saisons.
La permaculture au Ladakh ressemble donc à une protection : couvrir le sol quand c’est possible, stabiliser les pentes, entretenir les canaux pour qu’ils n’érodent pas leurs propres berges. Le compost fait partie du récit, mais ce n’est pas le fantasme de compost luxuriant des climats plus doux. Le froid ralentit la décomposition. Les matériaux arrivent par à-coups : litière animale, déchets de cuisine, résidus de plantes à la récolte. Le système doit supporter les interruptions — semaines gelées, orages soudains, périodes où le travail est entièrement absorbé par d’autres obligations.
Quand on traite la terre comme une alliée plutôt que comme une surface, le design se déplace. On cesse de demander : « Qu’est-ce que je peux planter ? » et l’on commence à demander : « Qu’est-ce qui gardera l’humidité en place ? » La réponse inclut souvent des mesures peu glamour : paillage, abri, arrosage attentif et patience, parce que la construction du sol est le projet le plus lent de la maison.
Prendre soin des gens : concevoir pour les mains qui l’entretiendront
Prendre soin des gens n’est pas sentimental. C’est une exigence d’ingénierie. Un système qui épuise le foyer sera abandonné, aussi juste qu’il paraisse sur le papier. Au Ladakh, la charge quotidienne est déjà pleine : combustible, cuisine, soin des animaux, réparations, et le simple fait de se déplacer dans le froid. Si un système d’eau ajoute de la complexité sans réduire le travail ou le risque, il sera mal vécu.
C’est pourquoi les meilleurs designs ici épousent le rythme de la journée. Si l’eau se collecte le matin, le stockage doit être accessible à ce moment-là, pas caché derrière des remises fermées. Si la cour devient glissante la nuit, les eaux grises doivent suivre une route qui évite les passages. Si les membres plus âgés portent beaucoup, les contenants les plus lourds doivent être placés là où on peut les soulever sans danger. Ce ne sont pas des détails « agréables » ; c’est la différence entre un système qui s’intègre à la vie et un système qui devient un fardeau.
Le principe de permaculture « intégrer plutôt que séparer » vaut aussi socialement. Le travail de l’eau est souvent partagé. Les journées d’entretien — dégager un canal, réparer une fuite, vérifier une vanne — demandent de la coordination. Un design qui respecte les coopérations existantes a plus de chances de durer qu’un design qui suppose un seul gardien héroïque.
Partager équitablement : l’eau comme un accord, pas comme une possession privée
Partager équitablement est plus facile à comprendre là où la rareté est visible. Au Ladakh, la distribution de l’eau suit souvent des horaires qui ressemblent à des contrats silencieux. La rotation, les réparations partagées et l’attention collective aux infrastructures font partie de la continuité du village. Quand quelqu’un thésaurise l’eau, l’impact n’est pas théorique ; il apparaît plus loin, dans un champ qui sèche, dans le retard d’un voisin, dans un conflit qui gaspille du temps.
La permaculture ne romantise pas l’équité ; elle la formalise. Elle suggère des limites et des retours. Si une partie du système consomme trop, le système répond — par la pression sociale, par des rendements moindres, par la simple impossibilité de porter assez. Concevoir avec l’idée de partage équitable, c’est demander : l’eau excédentaire peut-elle servir au besoin suivant plutôt que de disparaître ? Un stockage peut-il être partagé d’une manière qui réduit les frictions ? La connaissance de l’entretien peut-elle circuler pour que les réparations ne dépendent pas d’une seule personne ?
Dans un endroit sec, la forme la plus simple de richesse, c’est une eau qui reste utile deux fois.
Des boucles plutôt que des lignes : faire servir l’eau domestique plus d’une fois
Les eaux grises avec l’hiver en tête
La réutilisation des eaux grises est souvent présentée comme une vertu écologique évidente. Au Ladakh, c’est aussi une question de sécurité. Une eau jetée dehors le soir peut devenir glace au matin, et la glace dans une cour n’est pas un détail pittoresque ; c’est un poignet cassé en attente. La première étape n’est donc pas un filtre — c’est un trajet.
Un foyer peut séparer les types d’eau par habitude : une eau de rinçage relativement propre des légumes ; une eau de lavage savonneuse ; une eau issue du nettoyage de casseroles grasses. Une partie peut être dirigée vers des plantes aux beaux jours si les savons et résidus sont doux. Une autre a besoin d’un petit parcours de traitement — gravier et sable, lit planté, ou récipient de décantation — avant de toucher le sol. Le but n’est pas la perfection, mais l’adéquation : un système qu’on peut entretenir, nettoyer et protéger du gel.
En pratique, cela devient souvent un petit dispositif contenu près de la cour : un seau couvert pour recueillir l’eau de rinçage, un petit tuyau vers un bassin de plantation abrité, une simple tranchée de graviers qui garde la surface sèche. En hiver, la routine change. Le foyer peut garder les eaux grises à l’intérieur jusqu’à pouvoir les évacuer en sécurité de jour, ou les diriger vers un endroit conçu pour geler sans créer de danger. C’est le principe « s’autoréguler et accepter le retour » exprimé comme une habitude quotidienne, pas comme une théorie.
Le cycle de la cour : animaux, fumier, chaleur, sol

L’intégration au Ladakh commence souvent par les animaux parce qu’ils font déjà partie du système. Le fumier et la litière ne sont pas des déchets ; c’est de la fertilité en transit. La cour est l’endroit où la boucle se ferme : la litière devient matière à compost ; le compost devient amendement ; le sol retient davantage d’humidité ; l’humidité soutient fourrages et cultures ; les fourrages soutiennent les animaux. C’est un cycle aux liens évidents, mais aussi fragile. Si le compost reste exposé au vent, il sèche et perd sa fraction fine. S’il reste trop humide au mauvais moment, il devient un bloc gelé impossible à gérer.
Les choix de design sont donc protecteurs et liés au timing. Un espace de compost abrité du vent réduit les pertes. Une couverture simple — bâche, tissu tissé, voire un coin sous toit — garde l’humidité là où elle compte. Superposer les matières aide : matière végétale sèche, fumier, déchets de cuisine, encore du sec. En période froide, l’activité ralentit, mais le tas peut encore stocker nutriments et humidité s’il n’est pas laissé à la merci du temps.
Pour un lecteur européen, ce qui frappe, c’est la façon dont les objets domestiques et le design de la terre se rencontrent au même endroit : la pelle contre le mur, le balai pour dégager un canal, le seau rincé et retourné pour que la poussière ne se dépose pas à l’intérieur. Ce n’est pas du « jardinage » comme loisir ; c’est du ménage élargi au sol et à l’eau, avec la permaculture qui donne un langage cohérent à ce qui se fait déjà.
Apprendre des autres terres sèches — sans importer un plan tout fait
Ce que « swales » et terrassements veulent dire quand la pluie est brève
La permaculture des zones arides regorge de techniques séduisantes : swales, bassins, travaux de courbe de niveau. Le danger est de copier une forme sans copier le raisonnement. Au Ladakh, où les précipitations sont limitées et où le timing de l’eau est étroit, les terrassements doivent être prudents. Une tranchée au mauvais endroit peut retenir l’eau puis geler en barrière. Une butte construite sans déversoirs corrects peut provoquer de l’érosion quand une fonte soudaine déferle. La terre ne pardonne pas l’enthousiasme approximatif.
La leçon des études de cas mondiales n’est donc pas « fais exactement ceci », mais « pose ce type de questions ». Où l’eau circule-t-elle pendant la fonte ? Peut-on la ralentir sans la piéger dangereusement ? Peut-on la guider vers l’infiltration plutôt que vers une mare qui s’évaporera ou gèlera ? Protège-t-on les bords contre l’effondrement ? Le système peut-il être réparé avec des matériaux locaux et des savoir-faire locaux ?
Les terrassements les plus utiles au Ladakh sont souvent petits : micro-bassins au pied des arbres, canaux peu profonds bordés de pierres, terrasses déjà là qu’on peut améliorer par une meilleure distribution. Ce sont des interventions qui respectent l’échelle du travail disponible. Elles respectent aussi le principe « utiliser et valoriser les ressources et services renouvelables » : l’ombre, la protection au vent, la couverture du sol et la gravité font plus de travail que des pompes et des pièces importées ne le feront jamais.
Accepter le retour : le design continue après la construction
La permaculture est parfois vendue comme un système achevé, une sorte de permanence écologique. Le Ladakh rend clair que la permanence se gagne par la révision. L’hiver donne le retour le plus honnête : ce qui a gelé, ce qui a cassé, ce qui est devenu dangereux, ce qui était impossible d’accès. L’été rend un autre verdict : ce qui s’est évaporé trop vite, ce qui a attiré la poussière, ce qui a échoué sous la pression de l’usage quotidien.
Une approche pratique consiste à faire des audits saisonniers. En saison de fonte, on observe le ruissellement et on ajuste les parcours. En saison sèche, on observe l’évaporation et on améliore couvertures et ombrage. En saison des réparations — souvent une fenêtre brève — on répare les canaux, on renforce les bords, on nettoie le stockage. Le carnet n’est pas un accessoire romantique ; c’est un outil d’entretien. Notez la date où un tuyau a gelé. Enregistrez quel coin est resté glacé. Comptez combien d’allers-retours furent nécessaires quand le robinet a ralenti. Ces observations sont la base de l’itération suivante.
L’essai se termine là où il a commencé : à l’échelle du foyer. En fin d’après-midi, quand la lumière tombe derrière la crête et que la cour refroidit vite, quelqu’un vérifie les couvercles des contenants et déplace un seau vers un angle abrité. On dégage un canal avec un bâton pour que la prochaine fonte ne creuse pas une nouvelle rigole. L’eau n’est pas un décor. C’est un design en mouvement, révisé par la saison et maintenu par des mains ordinaires. La permaculture au Ladakh ne s’annonce pas par de grands gestes. Elle apparaît sous forme de systèmes qui survivent à l’hiver et gardent du sens un jour de fatigue.
Sidonie Morel est la voix narrative derrière Life on the Planet Ladakh,
un collectif de récits qui explore le silence, la culture et la résilience de la vie himalayenne.
