
Avant que le feu n’apprenne tes mains Par Sidonie Morel Au Ladakh, une cuisine n’est pas une pièce que l’on traverse. C’est un climat dans lequel on entre. Dès que la porte se referme, le monde devient plus petit et plus précis : l’attrait du poêle, le court rayon de chaleur, la lente chorégraphie de mains qui savent déjà ce que l’air fera ensuite. Dehors, la vallée peut ressembler à une photographie. Dedans, elle se comporte comme un être vivant. J’ai appris à cesser de qualifier les cuisines de « cosy ». Ce mot est trop doux, trop décoratif. Ici, la chaleur est une tâche. Elle se produit, se protège, […]

Avant que la vallée ne s’élargisse Par Sidonie Morel Jour 1 — Quitter Leh en bus public L’ancienne gare routière et le poids du toit L’ancienne gare routière de Leh n’est pas faite pour les adieux. Elle n’a pas de bord net, pas de seuil qui marque l’instant du départ. Elle fonctionne plutôt comme un espace de retenue où des personnes, des biens et des intentions attendent dans une proximité lâche. Les bus sont là, moteurs coupés, les flancs striés de poussière des routes précédentes. Des hommes circulent entre des piles de sacs de céréales, des malles de métal marquées par le voyage et des ballots enveloppés de plastique bleu, […]

Avant que le soleil n’entre dans la cour Par Sidonie Morel L’heure où le travail commence sans témoin L’obscurité comme condition pratique, pas comme métaphore Dans les hauts villages du Ladakh, le matin ne s’annonce pas. Il n’y a pas d’instant décisif où la nuit cède au jour. Le travail commence plutôt dans un intervalle pâle, quand le ciel retient encore sa couleur, ni noire ni bleue, et que le sol n’offre qu’un contour partiel de lui-même. Ce n’est pas une heure considérée comme particulière. C’est simplement la première utilisable. Les portes s’ouvrent sans bruit. Les cours accueillent du mouvement avant la lumière. La température se lit au toucher — […]

Quand la maison compte l’eau en contenants Par Sidonie Morel Une cuisine qui commence par du plastique, pas par un robinet À Leh, le premier objet que l’on déplace le matin n’est souvent pas une bouilloire. C’est un contenant. Un jerrican jaune, usé aux angles, repose près de la porte, là où s’accumulent chaussures et poussière. Il a un bouchon à vis dont le filetage retient un anneau de grain de sable. Le jerrican n’est ni une décoration ni une mesure d’urgence. Il fait partie de l’équipement de base de la maison, au même titre qu’une louche ou un balai. Quand l’eau arrive par une conduite, elle s’annonce par le […]

L’année des deux retours By Sidonie Morel L’ordre de l’année À l’automne, retour au village ; au printemps, retour à l’internat Dans certaines régions de l’ouest de l’Himalaya, où l’hiver ferme les routes pendant des semaines, l’année scolaire s’organise autour de deux longs voyages. Avant que l’hiver ne resserre son étau, les enfants rentrent de l’internat vers leur village natal. Quand le printemps arrive et que l’itinéraire redevient praticable, ils repartent du village vers l’internat pour entamer la prochaine période de scolarité. Le mouvement a lieu deux fois par an, et la direction compte. Il est utile de nommer la séquence simplement, car le paysage peut dérouter le lecteur s’il […]

Quand le seau est plus léger qu’il ne devrait l’être By Sidonie Morel Le premier son est celui du métal Avant le soleil, la journée a déjà son poids Le matin commence par une petite violence sonore : le métal contre le métal, le tintement rapide de l’anse d’un seau, le choc sourd d’un couvercle posé un peu trop fermement parce que les mains sont encore à moitié endormies. Au Ladakh, la lumière du petit jour n’a rien de sentimental. Elle arrive nette et pâle, une fine lame le long du bord d’un mur, et elle vous montre des choses que vous n’aviez pas demandé à voir : la sécheresse […]

Quand un haut plateau enseigne le mouvement sans le voyage By Sidonie Morel Avant que la lumière ne devienne un horaire Sur le plateau du Changtang, le matin n’arrive pas avec une annonce. Il s’infiltre, comme la chaleur quand on garde longtemps les paumes autour d’une tasse. La première chose que l’on entend n’est pas le son héroïque qu’on attend des hautes terres — ni vent triomphant, ni silence cinématographique — mais quelque chose de domestique et de précis : une corde traînée sur une terre tassée, une toux sourde depuis l’intérieur d’une tente, une bouilloire qui trouve sa place sur une flamme qui hésite encore à tenir. Quand j’ai […]

Quand le sentier est la vraie carte Par Sidonie Morel Au Ladakh, la première chose que la route vous apprend, c’est la vitesse. Elle vous dépose quelque part avant même que vous ayez eu le temps de sentir l’air changer sur votre peau. Le moteur s’arrête, vous descendez, vous regardez — puis vous repartez, comme si le paysage n’était qu’une suite d’images accrochées trop près les unes des autres. Mais il existe un autre Ladakh, plus ancien que les kilomètres et plus silencieux que les horaires, où le chemin n’est pas un accessoire du voyage, mais sa raison d’être. Cela commence par de petites choses : une bifurcation hors de […]

Là où la pierre retient son souffle : le Ladakh et le travail de rester Par Sidonie Morel Arriver là où la terre est tenue tout près Le premier contact n’est pas l’émerveillement, mais le poids Il y a un moment, en sortant d’un véhicule au Ladakh, où l’air ressemble moins à une atmosphère qu’à une étoffe sèche et fine, tirée à l’extrême. Il ne gonfle pas. Il n’adoucit rien. Il tient sa ligne. Le corps répond avant que l’esprit ait le temps de composer une phrase : un léger resserrement dans la gorge, une râpe presque imperceptible derrière la langue, l’instinct d’avaler lentement pour que la sécheresse ne vous […]

Une montagne noire au bord de la permission Par Sidonie Morel Au Zanskar, la lumière ne tombe pas simplement ; elle se pose, comme si elle avait du poids. Elle presse la vallée vers une netteté implacable — la pierre plus tranchante, l’eau plus froide pour l’œil, la poussière dans l’air brièvement révélée comme de la farine secouée au-dessus d’une table. Je suis arrivée avec la faim européenne ordinaire de « voir », de traduire la distance en possession. Le Zanskar refuse cette faim avec douceur, comme un hôte refuse un second verre pour votre propre bien. Je l’ai appris d’abord non pas par un mur de monastère ou une […]

