Le plateau qui t’apprend à écouter
Par Sidonie Morel
Leh, là où le corps s’exerce à l’air rare
Une arrivée lente dans l’altitude
À Leh, les courses les plus simples peuvent ressembler à une petite négociation. Tu traverses une cour, tu montes quelques marches, et tu remarques que tu as choisi le souffle plutôt que la vitesse, sans même t’en rendre compte. Les gens arrivent ici avec des plans bien rangés et des opinions tranchées sur les itinéraires ; les premiers jours ont une manière de poncer ces arêtes. L’air est assez sec pour laisser, le soir, une fine croûte à l’intérieur du nez. Le matin, l’eau dans un verre a un goût léger de minéral, comme si elle avait été stockée avec des pierres. Même une pomme fraîche paraît plus parfumée qu’elle ne devrait, simplement parce que l’air autour porte si peu d’autre chose.
L’acclimatation au Ladakh est souvent décrite comme une règle, mais en pratique, c’est un ensemble de gestes ordinaires : marcher lentement devant les boulangeries, se reposer sur un muret bas, boire plus que l’on n’en a envie, manger quand l’appétit revient enfin. Une courte marche jusqu’au Shanti Stupa, ou une ruelle tranquille derrière le bazar, suffit à apprendre l’humilité. La nuit, la chambre refroidit vite. La laine tombe juste sur la peau ; le coton peut sembler mince et imprudent. Le premier vrai sommeil, quand il vient, arrive par segments peu profonds — réveil, une gorgée d’eau, un chien au loin, puis dormir encore.
Rumtse à Tso Moriri est un trek qui récompense cette préparation peu glamour. Ce n’est pas un itinéraire qui t’attrape par un drame soudain ; il accumule du poids par l’altitude et la distance. Le plateau n’offre pas un spectacle constant. Il offre un travail répété : faire son sac avec des doigts froids, marcher dans le vent, trouver un endroit où planter la tente — assez plat, assez proche de l’eau — puis recommencer le lendemain.
Laisser derrière soi le “confort facile”
Avant de quitter Leh, le monde pratique paraît encore proche. Tu peux acheter des piles, des biscuits, un savon qui sent le citron. Remplacer un gant manquant, ou ajouter un rouleau de ruban adhésif “au cas où”. Ces petits achats ne sont pas des souvenirs ; ils sont une tentative de rendre l’inconfort à venir moins personnel. La dernière douche chaude compte plus que personne ne l’avoue. Tu sors, et l’air t’arrache aussitôt la chaleur de la peau, et tu comprends à quelle vitesse le plateau fera la même chose — sans malveillance et sans exception.
La route jusqu’à Rumtse n’est pas longue, mais elle marque un basculement. La piste file devant des villages bordés de peupliers, puis, peu à peu, elle relâche sa prise sur le paysage. La vue s’ouvre. Les couleurs se réduisent : roche brune, herbe pâle, une bande mince d’eau au fond d’une vallée. Au départ, il n’y a pas de grande porte. Il y a un endroit où les véhicules s’arrêtent, où l’on déplace les sacs, et où le corps humain redevient le seul moteur.
Rumtse, là où la route lâche prise
Les premiers pas au-delà des moteurs

Rumtse se tient à la lisière de ce qui paraît habité d’une façon familière. Il y a des murs, des cours, quelques arbres qui semblent encore relever d’une plantation délibérée plutôt que du hasard. Puis le sentier monte, et le monde construit recule vite, comme si l’on tournait une page. Le sol sous les pieds est sec et granuleux. La poussière se soulève en petits nuages à chaque pas et se dépose sur les ourlets et les languettes des chaussures. La lumière a une netteté dure ; les ombres semblent découpées plutôt que doucement nuancées.
Au début, marcher reste un geste ordinaire. Les voix du groupe sont présentes. Quelqu’un ajuste une sangle, quelqu’un plaisante, quelqu’un demande où se trouve la prochaine crête. Puis le silence commence à prendre sa place. Ce n’est pas un silence absolu — il y a le vent, le frottement des semelles, un léger cliquetis de métal d’une gourde — mais il a de l’espace pour s’étendre. Tu entends clairement ta propre respiration, non comme une émotion, mais comme un fait. La conversation s’amincit sans que personne ne décide qu’elle doit le faire. L’espacement se fait naturellement : quelques mètres entre les marcheurs, puis davantage, puis le motif régulier de chacun avançant à l’intérieur de son propre rythme.
Rumtse à Tso Moriri est souvent décrit par les noms de ses camps et de ses cols — Kyamar, Tisaling, Ponganagu, Nuruchen, Rachungkaru, Gyamar, Yalung Nyau La — parce que, sur le plateau, les noms sont ce qui se rapproche le plus de repères. Pourtant, le premier jour est moins une affaire de noms qu’une affaire de corps apprenant une nouvelle échelle. Une pente qui semblerait modérée au niveau de la mer peut devenir précise et exigeante ici. Tu peux montrer une crête du doigt et te dire que tu l’atteindras dans une heure ; puis tu apprends que, sur ce terrain, l’horizon négocie.
Premier camp, premier froid
Au premier camp, la journée a déjà livré ses leçons : l’eau compte, l’ombre est rare, et le vent peut surgir de nulle part. La tente se monte sur un sol qui paraît plat jusqu’au moment où tu t’allonges, et tu découvres alors la plus petite inclinaison de la terre. Les cailloux semblent se glisser sous les hanches et les épaules. Tu sors ton sac de couchage, et il sent vaguement le nylon et l’hiver dernier, comme si le froid pouvait se stocker dans un tissu.
Il y a un son particulier, le soir, sur cet itinéraire : le souffle d’un réchaud, le choc sourd d’une casserole posée sur la pierre, le froissement des doudounes. Quand quelqu’un verse le thé, le liquide paraît presque noir dans la lumière mince, et la vapeur monte tout droit si le vent s’est calmé. Au loin, un ruisseau peut courir avec un bruit qui semble plus grand que lui. Tu te laves le visage, et l’eau pique la peau comme si elle portait un peu de glace, même en été. Les petits gestes — se laver, se brosser les dents, disposer des chaussettes à sécher — prennent le sérieux d’une procédure. Rien n’est difficile, mais tout est plus lent.
La nuit arrive vite. Le ciel passe du bleu à une teinte profonde et mate, et les étoiles apparaissent par couches. Il existe une fatigue particulière après la première journée en altitude : pas l’épuisement lourd du surmenage, mais une lassitude sèche et creuse, logée derrière les yeux. Quand tu te réveilles dans la nuit, tu entends la toile de la tente se déplacer au vent. Quelque part, une pierre roule sur une pente avec un bref cliquetis. Le plateau semble éveillé même quand toi, tu ne l’es pas.
Cols précoces, leçons précoces
Le souffle devenant une mesure du temps
À mesure que le trek avance, les journées commencent à se ressembler dans leur structure — plier, marcher, s’arrêter, marcher encore — et pourtant le terrain change sans cesse les détails. Un matin, le sol n’est que gravier grossier ; un autre, c’est un sable pâle qui cède légèrement sous le pied. Parfois, le chemin est évident, une trace légère imprimée dans la pente par de nombreuses chaussures. Parfois, il se dissout dans un éventail de pierres, et tu suis des cairns, ou l’instinct du leader, ou la simple logique de la vallée.
Les cols n’arrivent pas comme des climax, mais comme des expositions. Tu montes des heures, la crête se déroulant lentement, puis tu passes, et le vent frappe le visage de plein fouet. Des drapeaux de prière apparaissent, raides, claquant sous le temps. L’air d’un col a un goût particulier : sec, métallique, et assez mince pour que tu le sentes dans la gorge. On ne s’attarde pas. Les photos se font vite. Les gants se remettent. Quelqu’un scrute le visage d’un autre pour y lire la fatigue. Puis la descente commence, et le col devient quelque chose derrière toi — plus un objectif, mais une ligne franchie.
Sur des itinéraires comme celui-ci, l’altitude n’est pas une crise unique, mais une série de petits réglages. Un léger mal de tête le matin, qui disparaît après avoir bu. Un appétit absent à midi, puis une faim inattendue au crépuscule. Un moment de tête légère lorsqu’on se relève trop vite après une pause. Rien d’héroïque là-dedans ; ce sont des rappels que le plateau exige de la patience. Bien marcher ici relève d’une discipline tranquille : de petits pas dans les pentes, un rythme régulier sur le plat, des gorgées fréquentes plutôt que de longues lampées, et la capacité de s’arrêter avant que la fatigue ne devienne têtue.
Les noms de camp comme une sorte de carte
Kyamar, Tisaling, Ponganagu — chaque camp a généralement une raison simple d’exister. Il y a de l’eau à proximité, une étendue de sol capable d’accueillir des tentes, peut-être un léger abri contre le vent. Souvent, il n’y a pas grand-chose de plus. Ces camps ne sont pas des belvédères aménagés pour le plaisir ; ce sont des pauses pratiques dans un paysage vaste et dépouillé.
À Kyamar, tu remarques peut-être davantage la rougeur de la terre, la façon dont elle tache les paumes quand tu tombes ou quand tu ramasses une pierre. À Tisaling, la vallée peut sembler plus large, l’air avançant avec une insistance régulière qui rend même une veste légère nécessaire. Ponganagu te rapproche d’un petit ruisseau, et tu apprends la routine de l’eau : filtrer, attendre, remplir, et porter assez pour les heures à venir. Le poids d’une bouteille pleine est insignifiant en ville. Ici, c’est une petite certitude dans la main.
Les soirs finissent par suivre leur propre rythme. Les chaussettes s’étalent sur les rochers, puis on les récupère avant que le vent ne les emporte. Les chaussures se desserrent, et les pieds paraissent pâles aux endroits où les chaussettes ont serré. Quelqu’un sort une petite boîte de biscuits. Un autre découvre que ses mains sont gercées aux jointures, à cause de la sécheresse. Ces détails ne sont pas décoratifs ; ils sont la texture réelle du trek. Le plateau n’est pas seulement fait de cols et de lacs, mais de lèvres fendillées par le vent, d’odeur de carburant sur les doigts, de grit qui s’accumule dans les plis des vêtements.
Tso Kar : lumière de sel et beauté âpre
Le bord blanc du lac

Tso Kar arrive avec un changement de sol. La terre pâlit, et la lumière se durcit d’une façon qui rend les distances trompeuses. À l’approche, le sel apparaît d’abord comme une croûte discrète, puis comme un liseré net — blanc sur brun, comme une ligne tracée à la craie autour du lac. L’air près de l’eau salée a une pointe de tang, subtile mais présente. Le vent soulève une poussière fine qui colle aux lèvres et se loge aux coins de la bouche. C’est une sécheresse qui te rend conscient de ta propre peau comme d’une surface.
Au bord du lac, la platitude peut presque déstabiliser après des jours de pentes et de crêtes. L’horizon devient une ligne propre. De petites vagues, poussées par le vent, se brisent sur une rive qui a l’air cassante. Les oiseaux sont souvent le mouvement le plus soudain ici. Une forme sombre se détache du sol pâle ; un cri coupe l’air ; puis le calme revient. Sur le plateau, même un seul oiseau peut sembler une ponctuation.
On est tenté de traiter Tso Kar comme une destination, de se reposer dans l’idée d’être “arrivé” quelque part de reconnaissable. Mais, sur ce trek, le lac est un milieu. Il te donne un nouveau registre de couleurs — sel blanc, eau pâle, un mince patch d’herbe — puis te renvoie vers des espaces plus hauts, plus secs. La bouilloire bout. Le thé se verse. Le vent continue de pousser les vêtements et les tentes. Tu apprends que le confort ici est bref, et que sa brièveté ne le rend pas moins précieux.
La présence humaine clairsemée du Rupshu
Près de Tso Kar, tu peux passer devant des installations qui paraissent minimales de loin : quelques structures basses, un enclos pour les bêtes, une ligne de drapeaux de prière qui rend le vent visible. Nuruchen et ses environs peuvent donner l’impression d’avant-postes plutôt que de villages, et pourtant ils appartiennent à un monde de travail. L’élevage change le sens de “terre vide”. Une pente qui semble inutilisée de loin peut être un pâturage ; un bassin sec peut être une voie de déplacement ; un petit ruisseau peut être le centre du calcul quotidien de quelqu’un.
Ici, on lit le temps avec une franchise qui rend les prévisions de ville théâtrales. Une ligne de nuages sur une crête peut changer le plan de la journée. La direction du vent compte. L’aspect de la neige sur un col lointain peut décider si une caravane bouge. Pour un marcheur, ce savoir est humble. Tu arrives avec ton propre calendrier, puis tu réalises que le plateau a déjà fixé les conditions.
Les informations pratiques se glissent dans l’esprit, non comme une liste, mais comme une observation répétée : il te faut plus d’eau que tu ne crois ; il faut protéger lèvres et mains ; il faut garder des couches à portée parce que soleil et vent peuvent basculer vite ; il faut manger même quand l’appétit est faible. Ce ne sont pas des conseils de voyage abstraits. C’est ce que la journée exige, et la journée est précise là-dessus.
Des pâturages qui battent : pays changpa
Tentes noires, fumée et thé au beurre
En avançant plus loin dans le Changthang, le paysage montre une autre forme de vie. Le premier signe peut être une ligne d’animaux au loin — de petits points sombres qui deviennent des chèvres ou des yaks quand tu te rapproches. Puis une tente apparaît, basse et sombre sur la terre pâle. Les tentes changpa, faites de poil de yak épais, ont une texture particulière : grossière, mate, et d’apparence lourde, comme si elles étaient conçues pour tenir tête au temps.
Si l’on t’invite à t’approcher, la première chose que tu remarques, c’est la fumée. Elle s’accroche au tissu et aux cheveux, une odeur ni désagréable ni légère, persistante — le parfum de la chaleur dans un monde sec. À l’intérieur ou près de l’entrée, l’air est plus chaud, et cette chaleur a du poids. On te tend une tasse de thé au beurre, parfois ébréchée ou tachée par l’usage. Le thé porte le sel et la graisse, et il tapisse la bouche. Il est fonctionnel, pas décoratif ; il répond au froid et à l’effort de la manière la plus simple.
L’hospitalité ici peut être silencieuse, faite de gestes plutôt que de grandes conversations. Une place où s’asseoir, une tasse posée dans la main, un regard bref vers le ciel pour jauger ce qui vient ensuite. Les animaux restent au centre de l’attention. Les yeux d’un berger suivent les déplacements des chèvres avec la concentration de quelqu’un qui regarde un feu : pas tendu, mais vigilant. Le monde du travail se voit dans de petites réparations — cordes, tissu, une marmite noircie de suie en dessous, une louche au manche lisse, poli par des années de mains.
Une distance respectueuse
Traverser des terres pastorales modifie le rapport entre voyageur et paysage. Le plateau n’est pas une scène vide. C’est un lieu avec ses routines et ses risques. Il peut falloir refermer des barrières. Choisir ses camps avec soin, sans perturber les zones de pâturage ni les sources d’eau. Le principe est simple : laisser peu, prendre peu de place. Pourtant, on peut échouer sans le vouloir. Une voix forte porte très loin dans l’air rare. Un pas négligent peut abîmer un sol fragile qui met longtemps à se remettre. Même se laver près d’un ruisseau est un acte chargé de conséquences quand l’eau est rare.
La praticité silencieuse du trek devient une forme de politesse. Tu commences à emporter tes déchets avec le même sérieux que ta nourriture. Tu évites de marcher sur les rares taches d’herbe, parce qu’elles sont rares, donc précieuses pour quelqu’un d’autre. Tu apprends à accepter que certaines rencontres seront brèves : un signe de tête, un mot, un regard partagé vers un animal, puis on continue. Le trek est un couloir à travers la vie d’autrui, et un couloir n’est pas un lieu où s’attarder sans invitation.
Avec le temps, l’échelle du Changthang devient moins abstraite. Tu reconnais la différence entre une vallée qui retient l’eau et une vallée qui en donne seulement l’illusion. Tu apprends l’aspect d’un sol qui déchirera le plancher de ta tente, et celui d’un sol qui la portera sans danger. Tu apprends que le vent peut transformer une nuit, et qu’une fermeture éclair bien fermée compte autant qu’une vue “romantique”.
Des jours qui deviennent un seul rythme
Le long silence entre les deux lacs
À un certain moment, le trek cesse de ressembler à une suite de jours et commence à ressembler à une seule longue journée avec des pauses. Le matin commence avec les mêmes petits sons : toile, zips, cliquetis de métal. Les doigts sont plus lents dans le froid. Le souffle apparaît un instant dans l’air. Sortir de la tente s’accompagne toujours d’un léger choc : le sol est plus froid que prévu, l’air plus mince que dans le souvenir, le ciel déjà éclatant.
La marche devient répétitive au meilleur sens du terme. La répétition enlève le drame. Elle laisse de la place à l’attention. Tu remarques le grain de la pierre : certaines pentes sont faites de schiste lâche qui glisse sous le pied ; d’autres sont fermes, couvertes de petits galets ronds qui se comportent comme des billes. Tu remarques comment le soleil réchauffe un flanc de vallée pendant que l’autre reste à l’ombre. Tu remarques l’odeur de tes propres vêtements, qui change à mesure que la poussière, la fumée et la sueur s’installent dans le tissu. Tu remarques que la soif n’est pas un seul sentiment mais une condition continue, que tu gères plutôt que tu ne guéris.
Parfois, le plateau semble offrir un petit cadeau. Une tache de fleurs à une altitude où tu n’attendrais pas de douceur. Une poche d’air calme après des jours de vent. Un ruisseau si clair que tu vois les pierres sous l’eau et le léger tremblement de la lumière. Ces moments ne viennent pas avec cérémonie. Ils apparaissent, puis ils disparaissent quand le sentier tourne.
La praticité continue de tout traverser. Tu manges parce qu’il le faut, pas parce que c’est excitant. Tu regardes le ciel parce que cela compte, pas parce que c’est pittoresque. Tu gardes une couche accessible parce que le vent peut revenir d’un coup. Le corps apprend à ne pas discuter. Il avance, simplement.
De petites merveilles qui semblent démesurées
Sur un sentier européen ordinaire, un yak solitaire serait un événement, une photo, une histoire à raconter ensuite. Ici, les animaux font partie de la texture de la journée. Leurs cloches s’entendent au loin, un son sourd et irrégulier qui ne ressemble pas à la sonnerie bien rangée des clochers de chez soi. Leurs empreintes se tamponnent dans la poussière comme une langue. Parfois, tu trouves une touffe de poils accrochée à une épine ou à une pierre, une petite trace d’un passage déjà parti.
La lumière change l’aspect de tout. Le matin, le plateau peut paraître presque plat et doux, adouci par l’air frais. À midi, les ombres se durcissent et le sol devient plus sévère. En fin d’après-midi, la couleur se réchauffe légèrement et les pierres prennent une nuance de cuivre. Une crête qui semblait proche à midi semble encore proche à cinq heures, et tu apprends que la proximité ne se mesure pas à la vue mais au pas.
Même les objets domestiques les plus simples prennent une importance particulière : une tasse devient précieuse ; une écharpe devient un barrage contre la poussière ; une petite boîte de baume devient la différence entre le confort et la peau fendue. Ce sont les vrais trophées du trek. On ne les expose pas, mais on s’en sert sans cesse.
Le dernier col : Yalung Nyau La
Monter par minces incréments

Yalung Nyau La est souvent présenté comme le point le plus haut du trek Rumtse à Tso Moriri, et les marcheurs gardent ce fait en tête bien avant de l’atteindre. Pourtant, pendant les heures de montée, le chiffre compte moins que le travail régulier. La pente ne paraît pas forcément spectaculaire de loin. De près, elle demande de la patience. L’air est assez mince pour que tu entendes le souffle comme un son séparé de la pensée. Chaque pause semble nécessaire, pas indulgente.
En montant, le paysage se dépouille encore. L’herbe disparaît par endroits. Le sol devient un mélange d’éboulis et de terre compactée. Les pierres roulent sous le pied. Les mains touchent parfois la pente pour l’équilibre, et la pierre est froide même au soleil, comme si la nuit restait stockée à l’intérieur. Aux pauses, les gens regardent leurs chaussures, pas le panorama. Le panorama peut attendre. Le corps est le terrain immédiat.
Près du sommet, les drapeaux de prière reviennent, et le vent devient plus sonore. Les visages paraissent pâles sous le soleil et la poussière. Les lèvres de quelqu’un peuvent être visiblement gercées. Une personne restée silencieuse toute la journée peut soudain tousser, puis balayer cela d’un geste. Ce sont de petits signes ordinaires, mais sur un col, ils deviennent significatifs. À la crête, il y a souvent un bref instant d’immobilité. Le monde s’ouvre dans toutes les directions, et l’échelle résiste au langage. La plupart n’essaient pas. Ils restent là, ajustent leurs gants, prennent une photo rapide, et entament la descente.
La descente qui demande de la patience
Si la montée est lente, la descente peut l’être davantage. Le sol peut être instable et incliné, et le chemin peut sembler étroit ou indistinct. Sur certaines pentes, l’éboulis se comporte comme de l’eau : il bouge sous toi et impose de petits pas prudents. Sur d’autres, les pierres sont stables mais tranchantes, et tu prends conscience de la confiance que tu as placée dans tes semelles.
La distance joue ici un tour particulier. Le lac promis — Tso Moriri — peut apparaître par éclats entre les crêtes, une bande bleue qui semble proche. Puis le sentier tourne, la bande disparaît, et les heures passent. La concentration se réduit au prochain pas sûr. Les bâtons tapent et s’enfoncent dans le gravier. Les genoux commencent à parler. Les plaintes du corps ne sont pas dramatiques ; elles sont factuelles. Tu apprends à répondre par de petits ajustements : resserrer une sangle, desserrer une chaussure, avaler une gorgée d’eau, continuer.
À plus basse altitude, la fatigue tombe souvent comme une couverture lourde. Ici, elle peut venir comme une sécheresse — bouche sèche, gorge sèche, peau sèche — et comme le raidissement lent des muscles dans le vent froid. Tu arrives au camp avec de la poussière sur les cils et du grit dans les coutures des chaussettes. Enlever les chaussures peut ressembler à une petite délivrance. Les pieds s’inspectent en silence. Une ampoule n’est pas une tragédie, mais une tâche. Une tasse de thé n’est pas romantique, mais un soulagement immédiat.
Tso Moriri apparaît sans cérémonie
Le premier bleu après des jours de tons austères
Quand Tso Moriri finit par se tenir en vue, il n’est pas cadré comme une carte postale. Il apparaît comme une masse d’eau réelle en altitude, vaste et immobile, la couleur s’approfondissant selon l’angle de la lumière. Après des jours de pierre, de poussière et d’herbe pâle, ce bleu peut sembler presque intime. La rive n’est pas douce. L’air reste sec. Le vent continue. Pourtant, la présence de l’eau change la température de l’esprit. Tu cesses de penser seulement en cols et en camps et tu recommences à remarquer des détails domestiques : la façon dont une sangle se pose sur l’épaule, le poids d’un sac maintenant que tu sais qu’il va bientôt quitter ton dos pour de bon.
L’approche du lac peut être longue et silencieuse. Le terrain s’aplatit par endroits. Le sentier passe parfois près de ruisseaux qui alimentent le lac, où l’eau est assez froide pour engourdir les doigts en quelques secondes. Si tu te laves le visage, la peau se tend tout de suite, et la sécheresse revient en quelques minutes. Tu peux sentir, brièvement, une odeur de terre humide près de l’eau — rare sur ce trek — puis elle disparaît à nouveau dans la poussière et la pierre.
Le mot-clé principal, Rumtse to Tso Moriri trek, appartient ici non comme une étiquette, mais comme un fait. C’est ce que fait cet itinéraire : il t’emmène d’un départ de piste près de Leh vers les distances ouvertes du Changthang, au-delà du sel de Tso Kar, par des cols élevés dont Yalung Nyau La, puis enfin vers un lac qui borde un village où la vie continue en altitude, sans théâtralité.
Korzok, une vie ordinaire sur une rive extraordinaire
Korzok ne se présente pas comme une ligne d’arrivée triomphale. C’est un village avec les signes familiers de l’habitation : bâtiments bas, fumée des cuisines, chiens endormis au soleil, voix d’enfants portées par le vent. Si tu arrives l’après-midi, tu vois peut-être du linge étendu à sécher, le tissu claquant raide. L’air est assez clair pour rendre les distances nettes, et pourtant le village semble proche, contenu, organisé autour des besoins quotidiens.
Le monastère se tient au-dessus, rappel que la prière et le travail partagent le même temps. Les gens se déplacent à un rythme qui suggère qu’ils ont depuis longtemps accepté l’altitude comme une condition plutôt que comme une performance. Les visiteurs vont et viennent. On compte toujours les animaux. On continue de valoriser l’eau. Le lac est là, à côté de tout cela, et le village se comporte comme si c’était ordinaire — et, d’une certaine manière, ça l’est : une vie ordinaire, simplement posée à 4 500 mètres.
Après des jours de tente, les petits conforts de Korzok peuvent sembler presque excessifs : un coin à l’abri du vent, une tasse remplie sans qu’on la demande, un sol qui n’incline pas sous ton sac de couchage. Pourtant, le trek ne se termine pas sur une grande déclaration. Il se termine par les gestes pratiques de l’arrivée : laver la poussière des mains, suspendre les chaussettes là où elles sécheront, s’asseoir sans avoir besoin de se relever tout de suite. Le plateau continue dehors, inchangé par ton passage.
Sidonie Morel est la voix narrative derrière Life on the Planet Ladakh,
un collectif de récit qui explore le silence, la culture et la résilience de la vie himalayenne.
